Le mot de l'historien

  • Clémenceau, défenseur de « la diversité dans la liberté »

       Jean Baubérot - 16 juin 2021

Le rapport de J.-P. Obin, et notamment, sa charge contre la « diversité », se situe dans la filiation d’un républicanisme autoritaire. A travers les contextes qui changent, des options fondamentales et des principes essentiels demeurent. Ce constat constitue un des aspects passionnants du travail de l’historien. Celui-ci découvre des analogies entre les situations passées qu’il étudie et les situations présentes qu’il vit. Mais, dès le départ, il pouvait se douter qu’il en serait ainsi : si le passé et le présent étaient totalement hétérogènes, les figures d’Antigone, de Tartuffe de Don Juan, … ne pourraient rien nous apprendre sur le monde qui nous entoure. Or, depuis longtemps, elles sont très « parlantes » et, au travers des siècles, restent toujours actuelles. 

Il en est de même, dans une conjoncture qui allie différences et ressemblances, du « Discours pour la liberté » prononcé au Sénat le 17 novembre 1903 par Clemenceau. Ce dernier s’en prend à tous ceux qui ¨veulent transformer peu ou prou la laïcité en une sorte de catéchisme républicain : « pour éviter la congrégation, nous faisons de la France une immense congrégation », un « catholicisme civil, laïque » en refusant une nécessaire « diversité ».

Le Tigre explique : « nous sommes des hommes d’esprit latin. La poursuite de l’unité par le dieu, par le roi, par l’Etat nous hante : nous n’acceptons pas la diversité dans la liberté. » Or il existe « deux systèmes de gouvernement dans l’ordre de la pensée : la coercition qui diminue l’homme, la liberté qui l’augmente ». Clemenceau dénie toute rectitude républicaine et s’écrie « Je repousse l’omnipotence de l’Etat laïque parce que j’y vois une tyrannie. […] Oui, nous avons guillotiné le roi, vive l’Etat-roi ! Nous avons détrôné le pape, vive l’Etat-pape ! Nous chassons Dieu, comme disent ces messieurs de la droite, vive l’Etat-Dieu !». Et au sénateur Lintilhac qui lui rétorque, mais « c’est l’Etat républicain », il répond : « Vous rêvez l’Etat idéal ! Cet Etat, dans les livres, vous le faites aussi beau qu’il peut vous plaire ; mais nous sommes ici des hommes faibles, changeants, aux prises avec la réalité. » Arrive l’estocade : « Quel concile -pardonnez-moi le mot-, quel concile de pions sera chargé de donner la formule infaillible d’un jour ? »

L’ère des « conciles de pions » ne risque-t-elle pas de revenir sous de nouveaux visages ?

Source : Georges Clemenceau, Discours pour la Liberté, Les cahiers de la Quinzaine, Paris, 1903-1904.  Souvenir